Le neuropsychiatre en service à l'Hôpital La quintinie de Douala parle de la vie avec les malades mentaux
Pouvez-vous vous présenter ?
Je suis docteur Jon Jean Louis. Je suis neuropsychiatre. J'essaie de faire en sorte que des souffrances morales et mentales ne dérangent plus les citoyens camerounais et que le monde du bon Dieu leur soit encore meilleur que d'habitude lorsqu'ils sont confrontés à ce genre de pathologie.
On a célébré lundi dernier la journée internationale des maladies mentales. Déjà, c'est quoi les maladies mentales ?
D'habitude, on dit troubles mentaux, troubles du comportement parce que la plus part du temps, ces maladies se manifestent par des troubles du comportement, c'est-à-dire que des personnes, par rapport à leurs comportements habituels, affichent des comportements qu'on ne leur reconnait pas. Cela peut se manifester par des violences, des fugues, l'école buissonnière, des envies de suicide, des discours incohérents, des idées délirantes. Parfois, on pense qu'on est le bon Dieu, des choses comme cela. C'est autour de là qu'on situe des maladies mentales qui sont des maladies au cours desquelles le cerveau est très perturbé.
Est-ce qu'il y a des symptômes ou des signes précurseurs qui montrent que quelqu'un est atteint d'une maladie mentale ?
Oui, comme dans toutes les autres maladies, il y a des symptômes et il y a des signes. Les caractéristiques de ces maladies comme des psychoses, c'est que des personnes qui souffrent de ces maladies ne savent pas qu'ils en souffrent. Vous savez que c'est notre conscience qui nous permet de nous rendre compte qu'on a mal à la tête, à la main ou au pied. Mais, lorsque, vous souffrez de votre tête, l'organe de votre jugement, vous ne pouvez plus vous juger normalement et vous perdez cette auto critique. Et ce sont les autres qui les conduisent généralement vers les services hospitaliers. C'est vrai que dans ces maladies, il y en a encore d'autres telles que la dépression. En cas de dépression, quand même, on ne perd pas conscience de ce qu'on a la souffrance. Il y a aussi par exemple les troubles d'addiction, l'alcoolisme, la toxicomanie. On a aussi des troubles de caractère, l'autisme infantile. Plein de maladies qui sont différentes les unes des autres. Un enfant qui ne veut plus aller à l'école, alors qu'il est intelligent, on peut déjà commencer à se poser des questions. L'école ne l'intéresse plus. Souvent, la schizophrénie peut commencer de cette manière-là. Des idées de suicides, il faut consulter le psy pour voir si ce n'est pas l'arbre qui cache la forêt.
Qu'est -ce qui peut expliquer le fait que l'on rencontre beaucoup de malades mentaux dans les rues aujourd'hui ?
La maladie mentale a ceci de particulier que la personne n'a pas conscience de ses troubles. Lorsque vous avez mal au pied, vous allez vous-même à l'hôpital de façon libre. Consentant et consentis, vous voulez qu'on s'occupe de vous. Mais, lorsque vous avez mal à l'organe de jugement, vous pensez que vous êtes tellement bien et que c'est au contraire les autres qui sont anormaux. Ils fouillent dans des poubelles et autres parce qu'ils pensent qu'ils sont trop normaux.
La faute ne revient-elle pas à la famille de la personne concernée ?
La faute reviendrait aux familles, la faute reviendrait à la société, parce que dans nos villages ancestraux, le fou du village était nourri et soigné par tout le monde dans ce village-là.
Comment se fait-il qu'au niveau de nos villes, nous ne pouvons pas nous occuper de ces gens-là ?
La médecine moderne voudrait que quelqu'un vienne à l'hôpital de lui-même. Que vous achetiez vous-même vos médicaments. Mais le malade qui ne sait pas qu'il est malade, vous voulez que qui l'amène à l'hôpital. Dans des pays un peu plus organisés, la loi le permet. On appelle cela, l'hospitalisation à la demande du tiers ou l'hospitalisation d'office. Et à ce moment-là, c'est la société qui soigne parce qu'il y a la sécurité sociale. Chez-nous, il n'y a pas de sécurité sociale. Si nous les amenons à l'hôpital, qui va acheter des médicaments Qui va les nourrir ? Voilà des questions dont nous n'avons pas encore des réponses. Si je prends un malade dans la rue, je l'amène à l'hôpital, je le soigne et quelque chose lui arrive, je ne serai pas à l'abri d'un problème. On risque de m'accuser de ceci et de cela. Je ne suis pas protégé par la loi. Avec la communauté urbaine, on avait en projet de créer un centre pour la réinsertion de ces malades. Si on peut faire quelque chose pour eux pour que Douala soit une ville propre. C'était un projet novateur, ça fait depuis quatre ans qu'on est sur le dossier et nous espérons qu'un jour il aboutira.
A quels dangers des personnes normales sont exposées en partageant la rue avec des malades mentaux ?
Le danger est à plusieurs niveaux, disons. Le danger est d'abord pour le malade. La rue n'est pas l'hôpital. La personne qui est malade doit être gardée, soignée pour qu'on le remette dans le bain social. Le danger aussi peut être que ces malades peuvent aussi, dans leur crise de violence, faire du mal à autrui, ce qui n'est pas bien, parce que la personne qui marche dans la rue doit pouvoir être bien protégée. Voila les choses les plus importantes, à mon avis. L'expérience a toujours montré que l'espérance de vie de ces malades-là est très courte dans la rue.
Qu'est-ce qu'ils mangent ?
Ils fouillent dans des poubelles, ils mangent des choses qui sont indécentes. Quand on mange de telles choses, quand on vit de cette manière, on ne vit pas longtemps.
Quelles sont les différentes étapes qui mènent à la guérison d'un malade déficient mental ?
Les étapes, c'est d'amener le malade à la consultation, administrer le traitement, voir la dynamique familiale, voir les gens qui peuvent les aider en expliquant au niveau des familles, parce que non seulement, il faut soigner, il faut aussi réhabiliter le malade, il faut le réinsérer socialement. Parce que lorsqu'on a perdu tout ça, on peut facilement redescendre dans la rue. Parce que nous tous, on est ancré dans le social, quand on a nos boulots, quand on a une famille. Et la maladie mentale entraîne cette déchéance sociale. Donc, on ne répare pas que le corps, mais on répare aussi les conséquences sociales.
Est-ce qu'il existe une étape à partir de laquelle on ne peut plus guérir un malade mental ?
On a un proverbe chez nous qui dit que « lorsqu'on meurt, on doit avoir même un comprimé dans la bouche ». Il faut d'abord essayer. Il y a des médicaments qui peuvent faire en sorte que deux tiers d'entre eux puissent retrouver un semblant de qualité de vie. C'est possible. Il y a assez de médicaments pour ça.
Plus haut, vous avez parlé d'un projet que vous envisagiez avec la communauté urbaine en vue de réinsérer les malades mentaux. Comment comptiez-vous vous y prendre ? Est-ce que vous comptiez les arrêter ou les soudoyer pour qu'ils retrouvent le centre ?
Disons force à la loi. On le faisait avec les autorités qui peuvent décider d'aller au niveau de la rue prendre ces malades qui devaient être ramenés dans le centre. Et, dans un second temps, ils devaient les prendre en charge, les nourrir, les habiller, leur donner tous les traitements nécessaires. Pendant tout ce temps, on devait prendre contact avec leurs familles, essayer de voir si on pouvait socialement les insérer et essayer de les mettre tout doucement dans le bain social en se rassurant que tout allait pour le mieux. Il fallait un accompagnement par rapport à cela. Donc, toutes ces étapes ont été dans le projet. Et nous attendons toujours. Parce que le projet demandait des centaines de millions et nous ne les avions pas. C'est la communauté urbaine qui devait trouver des financements nécessaires.
On se rappelle que l'année dernière, le Délégué du gouvernement auprès de la communauté urbaine de Yaoundé s'était engagé à arrêter tous les malades mentaux pour les conduire dans des commissariats, comment pouvez-vous apprécier ce geste là ?
Disons que c'est contreproductif. Les malades mentaux sont dans la rue parce qu'ils sont malades. Vous pouvez les amener dans des commissariats, vous pouvez les mettre en prison, ça ne les guérira pas dans leur maladie. Il faut enlever la maladie et ils peuvent aussi vivre normalement dans la société. Ce dont ils ont besoins, c'est beaucoup plus des médicaments. Ils arrivent dans la rue parce que les familles ont essayé et n'ont pas pu trouver une solution pour eux. Il faut que la société tende la main, pour essayer d'aider ce genre de personnes. Il y a toujours eu la solidarité africaine, et il faut que cette solidarité aille vers ce genre de personnes, parce c'est une grande souffrance. Ce sont des personnes. Ce sont des êtres humains, ça peut être ton tour demain. Vous savez, le fou est celui de l'autre. Quand on a le sien dans ces conditions-là, on peut chercher une solution. Il faut qu'il y ait des mouvements de solidarité comme ce qu'on fait avec des enfants atteints du vih Sida à l'endroit des malades mentaux. Ce sont des vulnérabilités. La maladie mentale est un double handicap. Il n'y a pas seulement des handicaps physiques. Le handicap mental est aussi très important. Et par ordre d'importance, les maladies mentales sont peut-être la quatrième cause de morbidité dans le monde.
A vous entendre, on a l'impression que l'Etat ne fait rien pour la réinsertion des malades mentaux ?
Disons que le gouvernement essaie de gérer à sa manière. Nous sommes un pays pauvre très endetté. Vous voyez que quand on vient au niveau des hôpitaux, on paie sa consultation. Mais, le malade mental ne peut pas payer. Il faudrait qu'on trouve un autre moyen. Il faudrait que le législateur arrive à ce niveau. Il faudrait trouver des financements. Si on avait la sécurité sociale, ce serait plus facile. Maintenant, comment le malade qui veut entrer à l'hôpital peut faire pour payer ses médicaments ? Comment faire pour le nourrir, pour l'habiller ? Parce qu'ils sont comme des enfants. Il faut prendre tout en charge. Sinon, ce n'est pas possible. Vous savez, on n'est pas habitué à ce type de traitement chez nous. On les appelle des majeurs handicapés. Ils sont complètement infantilisés.
A l'hôpital La Quintinie, est-ce qu'il y a un service qui s'occupe essentiellement des déficitaires mentaux ?
Nous avons un service de neuropsychiatrie qui est chargé des maladies mentales et des troubles de comportement.
Comment cela fonctionne ?
Ce que vous allez voir, c'est que pour des malades, il y en a qui viennent étant encore conscients. Mais, ceux qui ne sont pas conscients sont amenés par les familles. Et ceux dans les rues qui n'ont pas de familles, ils ne viendront jamais.




















